Hyacinthe Jalabert naquit le 10 novembre 1859, à Chambéry, pour peu de temps encore capitale du duché de Savoie. On y vivait français de cœur et de langue, ayant été soumis à plusieurs reprises à des rois de France, de Henri II à Napoléon 1er.

Famille et études.

Premier né de dix enfants d’un père inspecteur des Douanes, il fait ses études secondaires au petit séminaire d’Evian, puisant l’amour de la nature, qu’il conservera toute sa vie, dans les eaux changeantes du lac Léman et le décor des montagnes s’élevant jusqu’au Mont Blanc, couronné de neiges et de glaciers. Il s’y révèle déjà élève studieux, discipliné, bon camarade. Le désir de faire connaître Dieu aux âmes qui en sont privées grandit aussi en lui ; c’est pourquoi il entre, en 1877, au séminaire colonial des Pères du Saint-Esprit, à Paris. La philosophie terminée, il part à Langonnet, en Bretagne, étudier la théologie. Puis, à Chevilly, près de Paris, c’est le noviciat, la profession religieuse, et la prêtrise le 4 mars 1882. Il a 23 ans. On voit en lui un sujet modèle et d’avenir.

En mission.

Envoyé en Guyane, il devient, à Maroni, l’aumônier du bagne. Quatre ans plus tard, le poste ayant été supprimé par anticléricalisme, il est chargé de l’école professionnelle de Cayenne où se forment des jeunes venus de toute la colonie. A Cayenne, comme au bagne, il gagne l’estime et l’affection de tous. Mais la laïcisation se poursuit et sa fonction est bientôt rayée des cadres officiels.

Retour en France en 1893. Ses supérieurs, appréciant sa valeur, lui confient à Cellule, dans le Puy-de-Dôme, la direction du petit séminaire. Son passé missionnaire lui vaut un grand prestige auprès de ses 160 élèves. Mais l’apostolat des pays lointains le hante et il obtient, deux ans plus tard, d’être envoyé au Sénégal.

Dakar et Saint-Louis.

Vicaire à Dakar, puis à Saint-Louis sur le fleuve Sénégal, il devient bientôt curé de cette ville, pour peu de temps encore capitale du pays. Elle est peuplée de 35.000 musulmans et de 3.000 métis catholiques, gagnés déjà par le désir de l’indépendance, tout en restant fiers de leurs traditions chrétiennes.

Là encore le Père Jalabert va se heurter à la laïcisation : les Frères des Écoles Chrétiennes et les religieuses doivent quitter écoles et hôpitaux… Mais, riche de son expérience de Guyane, le curé fait face. Intensifiant son ministère, il développe dans la paroisse, y attirant les jeunes musulmans, Bonne Presse, Œuvres de jeunesse, Société musicale. Il dispose d’ailleurs d’un personnel exceptionnel, avec le Père Brottier, futur apôtre de 1’Œuvre des Orphelins d’Auteuil, et du Père Lequien bientôt évêque de la Martinique. Journaux et revues luttent contre les accusations antireligieuses, et les œuvres de jeunesse maintiennent le chrétien dans la voie droite après sa sortie de l’école.

Le Patronage pour enfants et jeunes gens défile dans la ville en cortèges bruyants ; le cercle d’études approfondit les vérités de la Foi ; les pièces de théâtre groupent enfants, apprentis, ouvriers, militaires, dans une salle comble. Sous la direction du Père Jalabert, les pouvoirs hostiles doivent avouer leur impuissance, devant la communauté chrétienne qui s’épanouit.

Malgré le travail que lui donne sa paroisse, le Père prend contact, chaque année, avec les villages des alentours, circule le long du chemin de fer, ou navigue sur le fleuve d’une escale à l’autre. Il rend visite, en 1902, au grand roi musulman des Djolofs dans sa capitale. En 1905, il prospecte le Oualo, à cheval, durant des semaines.

Survient une terrible épidémie de fièvre jaune : tandis que les européens quittent la ville, le clergé multiplie les visites dans les familles, auprès des malades et dans les hôpitaux. L’épidémie jugulée après cinq mois de souffrance et de mort, les autorités civiles se voient contraintes de reconnaître le dévouement du curé et lui décernent la croix de la Légion d’Honneur.

En 1907, Mgr Kunemann, l’évêque de Dakar, devenue capitale, en 1902, des six colonies de l’A.O.F. par la présidence d’un Gouvemeur Général, appelle à lui le curé de Saint-Louis et le nomme vicaire général. Leur collaboration sera de courte durée, car l’évêque, parti visiter ses missions, à bord d’un petit voilier ne reviendra pas. Un mois plus tard, on retrouvera le « Saint Joseph » couché au fond de l’océan, au large d’une des paroisses de la côte.

L’épiscopat.

Un an plus tard, en février 1909, Rome nommait le Père Jalabert, Vicaire Apostolique de la Sénégambie, évêque de Télepte in partibus infidelium. Sa nomination provoqua joie du clergé et des fidèles, et agrément des autorités civiles. Depuis quatorze ans au Sénégal, il a su gagner estime et confiance. Il sera l’évêque du Souvenir Africain et des longs voyages à travers tout son diocèse, étendu hors du Sénégal aux immensités de la Mauritanie.

Il est sacré à Paris, dans la chapelle de la rue Lhomond, le 1er mai 1909, par l’archevêque de la capitale. Il choisit comme devise « Les oasis refleuriront. » A son retour à Dakar, une foule nombreuse de chrétiens et de musulmans se pressait sur les quais.

Son premier soin fut d’entreprendre une tournée complète de son Vicariat, n’hésitant pas à utiliser, faute d’autres moyens de locomotion, pirogue, chevaux, mulets, marche à pied, passant parfois la nuit de façon improvisée, couché dans sa couverture, là où n’existait pas un poste fixe, acceptant pour les besoins de la cause des courses interminables, effrayant de plus jeunes, apportant joie, encouragement, impulsion nouvelle aux missions qui le recevaient, étudiant l’implantation de stations la où ne s’est pas encore imposé l’Islam et les marabouts, qu’encourageait un gouvernement qui supprimait les écoles chrétiennes ! – Il faisait preuve partout d’une inaltérable bonté qui continuait à lui gagner les cœurs.

En recevant de Rome la responsabilité de la Sénégambie, Mgr Jalabert héritait d’un diocèse comprenant 20.000 chrétiens, dont près de 10.000 européens, noyés dans une population d’environ 1.500.000 habitants en majorité musulmans. Il a, pour l’aider, une quinzaine de missions, 30 missionnaires spiritains, 3 prêtres sénégalais, 12 frères sénégalais de St Joseph, et 95 religieuses du St Cœur de Marie, de St Joseph de Cluny et de l’Immaculée Conception de Castres. En plus du Sénégal, pays de 200.000 kilomètres carrés, il a aussi la charge, au sud du Sénégal, de la Gambie, s’étendant le long du fleuve du même nom, petit pays protestant de langue anglaise, dont la capitale Bathurst possède une mission catholique et deux missionnaires.

Au sud de ce pays, dans la riche province de Casamance, entre Gambie et Guinée portugaise, peuplée par la vigoureuse et turbulente tribu des Diolas, demeurée encore païenne, l’évêque estime particulièrement nécessaire de créer de nouvelles missions. Dès 1910, il ouvre celle de Foundioune à l’embouchure du fleuve Saloum proche de la Gambie; en 1911, en pleine Casamance, c’est Salikéné, puis Bignona chez les Diolas; et en Gambie même, non loin des sources du fleuve, la mission de Mac Carthy. Un peu plus tard sera ouverte, desservie par Kaolack, la mission de Diourbel à l’est de Dakar.

Survient la guerre de 1914, qui l’oblige à remplacer lui-même un tiers de ses missionnaires mobilisés. Il encourage ceux qui demeurent isolés, stimule ses catéchistes, les multiplie dans les postes centraux. Aucune mission ne sera abandonnée.

En Mauritanie.

Non content de porter l’évangile jusque dans les coins les plus reculés de son Vicariat, il estime devoir aussi le présenter dans le pays voisin islamisé de la Mauritanie, où jusqu’à présent aucun missionnaire n’a eu accès, et où se trouvent disséminés des petits postes militaires français. Encouragé par le Gouverneur Général, et s’étant assuré la bienveillance du grand marabout Cheikh Sidia, dont l’importante tribu des Trarza occupe une bonne partie du pays, il entreprend en 1915, un premier voyage d’exploration, qui le fait remonter le fleuve du Sénégal, inconfortablement installé dans une pirogue remorquée par un chaland. Parti de Saint-Louis, il gagnera, 500 kilomètres plus loin, l’importante agglomération de Kayes, s’arrêtant là où il espère être reçu : village accueillant ou poste militaire. Il a déjà le souci de bénir les tombes chrétiennes creusées dans ce pays désertique et d’en rappeler le souvenir.

Deux ans plus tard, il consacre les trois premiers mois de l’année à un long périple de 2.000 kilomètres, à travers la Mauritanie, dont Rome vient de lui confier l’évangélisation. Ce voyage, l’évêque l’a raconté en deux brochures : « Dans les sables Mauritaniens » et « Des sables Mauritaniens aux rives de la Gambie ». Elles sont rédigées dans le style imagé et romantique de l’époque, l’évêque sentant se réveiller en lui son amour poétique de la nature :  » Sur les routes lointaines de la Mauritanie sauvage, éclatantes de blancheur immaculée des sables du désert, sur ces routes poudreuses et sans fin, longtemps je suis allé. »

A Dangana, non loin du fleuve, l’attend une importante caravane de chameaux fournis par le grand Cheikh Sidia et commandée par son fils préfère Amed, lui-même entouré de six télamides et de dix hommes d’escorte armés de fusils à tir rapide. Premier arrêt pour la nuit dans un oasis à mi-route de Méderdra, poste militaire français et résidence d’un notable Trarza, le Cheikh Souleymane. On y dresse la tente, tandis que …
Le croissant d’or fin qui monte dans l’azur
Rayonne par degrés plus limpide et plus pur.

Le lendemain, les premières maisons de Méderdra apparaissent, et des cavaliers Maures accourent au devant de la caravane, commandés par le lieutenant du poste français. Les bâtiments sont pavoisés ; sur la place du village, devant la foule, attendent les notables et le Cheikh Souleymane. Le lendemain, dimanche, messe solennelle au poste, visite de l’école et du village.

Puis quatre journées sans incident pour atteindre Boutilimit, la capitale du Trarza, sur une dune élevée qui ferme l’horizon. Du poste et des environs, accourt une foule nombreuse, en tête de laquelle le capitaine commandant le Poste, et le grand marabout Cheikh Sidia. Échange de remerciements et de civilités. Le lendemain, de nouveau dimanche, messe au poste, visite de la Médersa ou un élève Maure souhaite la bienvenue en français à l’évêque ; puis arrivée au campement du Cheikh. Sous sa tente, richement décorée de tapis, longue conversation. Le Cheikh demande des nouvelles du Pape Benoîtt XV, s’inquiète de savoir dans quelle direction les chrétiens font leurs prières ; croient-ils à l’enfer, demande-t-il. On parle de la Bible, de l’Évangile, dont il demande un exemplaire. Au départ, l’évêque offre ses cadeaux : un coussin en soie, un stylo de marque, sa photographie en habits pontificaux. Dans la soirée, bénédiction des tombes chrétiennes.

Le lendemain, Sidia rend à l’évêque sa visite: longue conversation encore, présentation des cadeaux, sacs de voyage, objets en cuir, et lettre de remerciement en arabe.

Après des adieux fraternels, on abandonne la capitale du désert pour regagner le fleuve. S’arrêtant au campement de Sidi Moctar, frère du Cheikh Sidia, on gagne, après trois jours de marche, le campement militaire d’Aleg. Le lendemain, après la messe, bénédiction des tombes, puis reprise de la marche vers Boghé sur le fleuve, couchant dans les gîtes d’étapes construits en pisé, longeant parfois des lougans plantés de maïs

En vingt jours, on a franchi les 400 kilomètres qui séparent la capitale du désert, de la résidence militaire du fleuve, où l’évêque s’accorde un court repos. C’est l’abandon des chameaux, les remerciements adressés à Amed, et de nouveau la pirogue jusqu’à Bakel, frontière est du Sénégal avec le Soudan du Mali. Puis, à cheval, on pointe vers le sud, vers Tambacounda à 150 kilomètres, pour gagner la rivière de Gambie, et atteindre enfin Bathurst en canot à moteur.

Le Souvenir Africain.

Depuis l’origine, la cathédrale de Dakar n’était qu’une petite chapelle, ancienne salle d’œuvre péniblement agrandie, noyée dans la masse de plus en plus imposante des constructions urbaines. La ville de Dakar ne cessant de se développer, l’évêque estima qu’une véritable cathédrale s’imposait, d’autant que dans son esprit elle devait rappeler le souvenir de tant de chrétiens, français ou africains, militaires, commerçants, hommes d’affaires ou d’État, venus donner leurs vies à ce pays qu’ils aimaient. Dans sa pensée, la cathédrale avait déjà un nom : elle s’appelait  » Le Souvenir Africain « . Du Gouvernement, il ne pouvait rien attendre, ni terrain, ni argent,

Heureusement, l’évêque possédait le don qui le faisait apprécier de tous ceux qui l’approchaient. Il en fut ainsi avec le Gouverneur Général du moment, grand colonial et homme de cœur, Merlaud-Ponty. Lui aussi estimait nécessaire de rappeler le souvenir de tous ceux qui étaient tombés en Afrique :  » Mettez-y le souvenir des morts, confia-t-il à l’évêque, la France vous aidera. »

Toute autorisation officielle lui ayant été donnée pour sa construction, Mgr Jalabert partit, en 1911, en France avec le Père Brottier. Sa grande idée y trouva un accueil chaleureux. Il fut apprécié que le monument soit élevé  » à la mémoire de tous les héros de l’épopée africaine, explorateurs, soldats, marins, administrateurs, morts là-bas au service de la France. » Un Comité fut fondé. La présidente fut la duchesse d’Uzès, dont le fils était mort en Afrique. Parmi les membres, on trouvait la duchesse de Chartres, Mme de Brazza, le prince d’Arenberg, des académiciens, des savants, des hommes politiques. De grandes fêtes de bienfaisance furent données ; un périodique fut créé. L’évêque multiplia conférences, prédications. L’argent commença à affluer. A Dakar un terrain fut trouvé.

Dans les premiers mois de 1914, Mgr Jalabert revient en France aider le Père Brottier devenu sur place le maître d’œuvre. Survient la guerre. Dès 1919 l’évêque est de retour dans la métropole, où, à sa grande satisfaction, il constate que le Comité a repris vie, s’est acquis le concours de grands coloniaux, vainqueurs de la guerre, les généraux Mangin et Gouraud. L’opinion du pays est de plus en plus favorable à son entreprise. Il reprend ses conférences et ses prédications, obtenant même du Pape un don princier. Revenu à Dakar, il pourra envisager la pose de la première pierre de son monument. Hélas, il n’y reviendra pas.

Les derniers jours.

Mgr Jalabert a alors soixante ans. Il s’est parfaitement adapté à l’Afrique, à son climat, à son travail. Il peut se promettre encore de nombreuses années d’activité féconde pour le Seigneur. Son influence là-bas est grande, même auprès des musulmans et des autorités civiles où a disparu l’anticléricalisme. Il va pouvoir réaliser pleinement sa devise :  » Faire fleurir le désert « . Sa fière cathédrale, signe de paix et d’union, se dressera bientôt sur la ville.

En vérité, il ne la verra pas. Il ne sera même pas présent à la pose de la première pierre. Mais par lui se réalisera la parole de Livres Saints:  » Si le grain meurt, il porte beaucoup de fruits . « 

En janvier 1920, il s’embarquait à Bordeaux avec dix-huit missionnaires du Saint-Esprit, destinés eux aussi à l’Afrique. La tem pête sévissait dans l’estuaire de la Gironde. Chargé de six cent passagers, dont de nombreux tirailleurs africains, le paquebot « l’Afrique », déjà ancien, hésite à se lancer en pleine mer, attendant une accalmie. Celle-ci ne venant pas, le départ est décide. A large, vents et courants se montrent plus puissants que les ma chines et déportent le navire vers le nord, au-delà de l’île d’Oléron vers les récifs de l’ile de Ré, où il se brise, sans que les canots puis sent être mis à la mer. Seuls survivront quelques tirailleurs et employé du bord.

Par eux, on apprendra qu’en pleine nuit, dans l’obscurité totale, le missionnaires s’étaient groupés, autour de l’évêque, dans le grand salon attirant autour d’eux, hommes, femmes, enfants épouvantés.  » L’évêque prêchait « , rapportera l’un d’eux. De lui, de l’homme de Dieu, venait dans les deniers moments, la seule force, la seule espérance qu’on puis se désirer. La mer ne rendit que son bréviaire.
 » C’était un évêque à mettre en vitrail « , affirmera son successeur Dakar, Mgr Le Hunsec.